Apprendre à lire avec un logiciel : facteurs de réussite
Les logiciels d'apprentissage de la lecture proposent parfois des réponses automatiques aux actions de l'utilisateur. Cette réponse peut prendre différentes formes, par exemple la correction d'exercices. L'article montre que les corrections élaborées, reprenant l'erreur et la réponse correcte, sont préférables aux corrections simples ("vrai" ou "faux"), car elles permettent aux élèves de comprendre leurs erreurs et de progresser. Par ailleurs, les logiciels peuvent aider les élèves à développer leur conscience phonologique, en prononçant les mots écrits. Recommandation : s'assurer que les réponses du logiciel permettent à l'apprenant de comprendre son erreur et de le guider vers la réponse correcte.
L'un des avantages d'utiliser des logiciels d'apprentissage de la lecture en classe est que les élèves peuvent réaliser des exercices individuellement tout en progressant à leur rythme. Une condition importante pour la réussite de cette activité est que les réponses données "par l'ordinateur" à l'élève soient pertinentes et constructives. L'élève qui donne une réponse fausse doit, en effet, être en mesure de comprendre l'erreur, la corriger et progresser dans l'apprentissage de nouvelles questions. Deux études récentes montrent que cette progression dépend du type de corrections ou de réponse que l'ordinateur donne à l'élève, et aussi du niveau de connaissances initiales de l'élève. Des corrections qui soulignent à la fois l'erreur et la réponse correcte ont plus de chances de donner des bons résultats, surtout pour les élèves avec des faibles connaissances.
Effets des différents types de corrections
Deux types de corrections automatiques peuvent être identifiés :
- Les vérifications, qui donnent à l'apprenant une indication sur l'exactitude de sa réponse, par exemple : "bonne réponse !" ou "mauvaise réponse",
- Les élaborations, qui lui donnent une information pour le guider vers la bonne réponse, par exemple : "cranet, faux ! ; carnet" (message audio).
D'après Bruno de Cara, chercheur au Laboratoire de psychologie expérimentale et quantitative de l'Université de Nice, les études scientifiques montrent que l'élaboration est généralement plus bénéfique aux élèves que la vérification. Cela s'explique par le fait que la réponse élaborée permet à l'élève de comprendre ses erreurs. Cependant, cette supériorité dépend aussi de plusieurs autres facteurs.
Une recherche de M. De Cara et Jean-Bernard Aimar, de l'Université de Nice, illustre bien l'intérêt de l'élaboration par rapport à la vérification. Les chercheurs ont fait faire à 169 élèves de CP des exercices de segmentation de mots en syllabes avec un logiciel. L'objectif était de déterminer le type de correction le plus bénéfique pour les apprenants.
Un test a été appliqué avant et après les exercices pour évaluer le niveau de performances en segmentation de mots de chaque élève. Un groupe témoin a passé les tests sans avoir fait les exercices, afin de contrôler l'effet spécifique de l'entraînement avec le logiciel.
Pendant l'exercice, pour chaque mot présenté à l'écran, l'ordinateur prononçait l'intégralité du mot (carnet par exemple) et affichait la séquence de lettres correspondant à la deuxième syllabe du mot ("-net" dans notre exemple). Voir figure 1.

Figure 1 : Interface présentée à l'élève après la prononciation du mot " carnet ". Reproduit avec l'autorisation de Bruno de Cara.
L'enfant devait alors choisir la séquence de lettres correspondant à la première syllabe du mot parmi 5 possibilités (présentées simultanément à l'écran en ordre aléatoire). Si sa réponse était correcte, l'ordinateur donnait une correction automatique de type vérification ("bonne réponse !"). Si la réponse était fausse, différents types de correction étaient proposés :
- A) vérification seulement : "mauvaise réponse", pas de prononciation du mot, ni de l'erreur,
- B) simple élaboration : prononciation du mot correct uniquement,
- C) simple élaboration : prononciation de l'erreur uniquement,
- D) double élaboration : prononciation du mot puis de l'erreur,
- E) double élaboration : prononciation de l'erreur puis du mot.

Figure 2 : Correction de type E - prononciation de l'erreur (dessus), puis du mot correct (dessous). Reproduit avec l'autorisation de Bruno de Cara.
Les résultats de cette recherche montrent :
- Un effet bénéfique de l'entraînement. Les élèves ayant utilisé le logiciel ont amélioré leurs performances davantage entre pré-test et post-test par rapport au groupe témoin,
- Un effet de la double correction. Les élèves qui ont bénéficié d'une double correction (prononciation de l'erreur et du mot) ont amélioré leurs performances davantage que ceux qui ont bénéficié d'une correction simple (prononciation de l'erreur ou du mot).
Ainsi, l'aide spécifique apportée par la correction automatique élaborée a permis aux élèves de progresser dans leur apprentissage de la segmentation des mots. Une correction élaborée est donc meilleure qu'une simple correction, ou l'absence de correction, pour apprendre à segmenter les mots. Il faut cependant relativiser ces résultats, selon les chercheurs, en fonction de la fréquence d'exposition aux différents types de correction, entre autres facteurs.
Par ailleurs, les réponses fournies par l'ordinateur peuvent être adaptées au niveau de chaque élève. C'est dans cette condition qu'elles donnent les meilleurs résultats, comme l'a montré une étude récente.
Adaptation aux compétences de l'élève
Kate Littleton, C. Wood et P. Chera, de l'Open University (Royaume-Uni), ont testé les apports d'un logiciel d'apprentissage de la lecture appelé "talking book" (le livre parlant) pour le développement de la conscience phonologique des petits enfants. Elles ont travaillé avec des enfants légèrement plus jeunes (entre 5 et 6 ans) que ceux de Bruno de Cara et Jean-Baptiste Aimar (entre 6 et 7 ans). Néanmoins ce sont des enfants scolarisés, qui avaient commencé à apprendre à lire. À cet âge, la conscience phonologique est un précurseur important de l'acquisition de la lecture.
Le livre parlant est un logiciel qui présente des histoires de façon similaire à un album, avec des images et du texte écrit, mais il permet aussi à l'élève de :
- Écouter la narration de l'histoire au complet,
- Écouter quelques mots en entier,
- Écouter quelques mots segmentés, puis en entier,
- Lire le livre sans narration.
C'est l'élève qui choisi les différentes options et l'ordinateur fournit une réponse automatique. Les choix peuvent être modifiés au cours de la lecture.
L'hypothèse des chercheuses était que le livre parlant aiderait les enfants à associer les sons et l'image écrite du mot, ainsi que prendre conscience des rimes et allitérations.
L'expérience s'est déroulée dans une école primaire du Royaume-Uni, avec la participation de 18 garçons entre 5 et 6 ans. Tous les él&egra ;ves ont passé une épreuve de reconnaissance et de production de rimes et d'allitérations. On leur disait trois mots à l'oral et ils devaient identifier les deux qui rimaient ou qui partageaient le même son initial (ceci plusieurs fois). On leur demandait aussi de produire des mots qui rimaient ou qui avaient le même son initial qu'un mot prononcé. De plus, les élèves ont passé une épreuve de type "dire le noms des choses". On leur présentait une grille avec 50 dessins de 5 objets connus (chaque objet apparaissait 10 fois) et ils devaient dire le nom des objets le plus vite possible. Le temps pour dire le nom de tous les objets était mesuré en secondes. Toutes ces mesures formaient un indicateur du degré de conscience phonologique de chaque enfant.
Après avoir passé les tests de conscience phonologique, les enfants ont suivi six séances de lecture avec le livre parlant. Au début, l'enseignant leur a montré comment utiliser le logiciel, puis chaque enfant a été laissé en autonomie pour lire les histoires (l'adulte restait présent dans la salle). Les chercheuses ont enregistré les enfants sur vidéo et ont compté le nombre de fois que chaque enfant sélectionnait une option de narration. À la fin, les élèves ont repassé les mêmes tests de conscience phonologique et les leurs résultats ont été comparés.
Les résultats montrent que :
- La conscience phonologique des enfants s'est développée, surtout pour ceux qui avaient des mauvais résultats au départ : les élèves avec une faible conscience phonologique ont amélioré leurs performances, notamment en reconnaissance de rimes et en production d'allitérations,
- Les choix des enfants étaient compatibles avec leur niveau de conscience phonologique : ceux avec une faible conscience phonologique de départ ont choisi d'écouter l'histoire au complet beaucoup plus souvent que ceux qui avaient une forte conscience phonologique.
En fait, les chercheuses ont observé que les élèves à faible conscience phonologique adoptaient une stratégie d'écouter l'histoire attentivement tout en suivant le texte-images avec les yeux, parfois ils répétaient les mots qui étaient récités et/ou commentaient l'histoire. Ceci leur a permis de prendre conscience des différentes sonorités, des formes des mots et du suivi de l'histoire, chose qui leur était difficile au départ. À leur tour, les élèves avec une forte conscience phonologique essayaient le plus souvent de lire l'histoire tout seuls et ne faisaient recours à la narration orale que quand ils avaient des doutes sur un mot.
Les fonctionnalités du logiciel ont permis aux élèves avec différents niveaux de conscience phonologique d'adapter la lecture à leur niveau. Clairement, ceci les a aidé à progresser dans leurs compétences. Le livre parlant a été particulièrement utile à ceux qui avaient une faible conscience phonologique de départ.
Selon les chercheuses, les résultats de cette expérience sont encourageants. L'étude montre que les enfants s'emparent du logiciel avec sérieux pour l'adapter à leur niveau de compétence phonologique. Ils ne jouent pas simplement autour de l'ordinateur, comme les chercheurs ont pu observer dans d'autres situations. Cependant, Kate Littleton et ses collègues restent prudentes quant à leurs résultats. Cette expérience à petite échelle devrait être suivie d'un programme de recherche soutenu, qui permette de confirmer les premières observations et explorer le rôle d'autres facteurs, individuels et sociaux, dans l'apprentissage des élèves avec le logiciel.
Nathalie Pross - titulaire d'un doctorat en psychologie, chercheuse en neuropsychologie à la société de recherche en neurosciences FORENAP.
date de publication : 26/06/2007
Recommandations
Si l'enseignant est amené à choisir un logiciel d'apprentissage de la lecture, il est important qu'il soit attentif au type de réponse proposée par le logiciel aux élèves :
- La correction doit permettre à l'élève de comprendre son erreur et le guider vers la réponse correcte,
- La correction qui reprend l'erreur et montre la réponse correcte est meilleure que la correction montrant simplement l'erreur ou la réponse correcte, du moins en ce qui concerne la segmentation des mots,
- Les tout petits (5-6 ans) avec faible niveau initial de conscience phonologique bénéficient davantage des réponses et aides fournies à l'oral par le logiciel
Références bibliographiques
- Aimar, J-B., & De Cara, B. (2003). Evaluation d'un logiciel d'aide à la segmentation syllabique des mots écrits chez l'apprenti-lecteur de Cours Préparatoire. 9ème journée d'étude sur le traitement cognitif des systèmes d'information complexes JETSCIC. Dijon, 27 juin.
- De Cara, B. (2003). Rôle du feedback correctif dans un environnement informatique pour l'apprentissage humain. Atelier Apprentissages & Hypermédia, Congrès National 2003 de la Société Française de Psychologie. Poitiers, 24-26 sept.
- De Cara, B. & Plaza, M. (2007). Aider l'apprentissage de la lecture au moyen d'exercices informatisés. Quelles activités pour quels résultats ? In B. Germain, I. Mazel & J. F. Rouet (Eds.), Lecture et technologies numériques. Paris : Centre National de Documentation Pédagogique, pp. 207-217.
- Littleton, K., Wood, C. & Cherat, P. (2006). Interactions with talking books : phonological awareness affects boys' use of talking books. Journal of computer assisted learning, 22, 382-390.